Une femme géante flotte dans le ciel, un livre sous le bras, tirant des fils de télégraphe derrière elle. À gauche du tableau, des Amérindiens et des bisons fuient dans l’obscurité. À droite, des colons avancent avec leurs chariots, leurs chemins de fer, leurs villes naissantes. Cette scène, c’est American Progress peint par John Gast en 1872, une image devenue l’un des symboles visuels les plus commentés de l’histoire des États-Unis.
Le tableau a été commandé par George Crofutt, éditeur de guides de voyage destinés aux colons qui partaient vers l’Ouest. Gast, peintre et lithographe installé à Brooklyn, a produit une toile de format modeste. Peu de gens ont vu l’original. C’est sa reproduction en chromolithographie, diffusée dans les guides de Crofutt, qui lui a donné son audience massive.
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Columbia, la figure allégorique au centre d’American Progress
La femme qui domine la composition porte un nom : Columbia. Elle représente la nation américaine elle-même, pas une déesse grecque ni une sainte chrétienne. Gast l’a dotée de trois attributs concrets, et chacun mérite qu’on s’y arrête.
Le premier est le livre qu’elle tient sous le bras. Il symbolise l’éducation, le savoir, la « civilisation » que les colons prétendaient apporter aux terres de l’Ouest. Le deuxième attribut, ce sont les fils de télégraphe qu’elle déroule derrière elle. Le télégraphe était alors la technologie de communication la plus avancée. Le troisième est sa robe blanche, associée à la pureté et à la vertu.
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Columbia avance d’est en ouest, et c’est le mouvement qui structure toute la lecture du tableau. Elle suit la lumière du soleil levant derrière elle et pousse l’obscurité devant elle. Ce déplacement n’a rien d’anodin : il traduit visuellement l’idée que l’expansion territoriale était un mouvement naturel, presque cosmique.

Lecture de gauche à droite : ce que Gast montre et ce qu’il cache
Vous avez déjà remarqué que le tableau se lit comme une page, de gauche à droite ? Ce n’est pas un hasard. Gast a organisé la composition en deux zones que la lumière sépare.
La zone sombre à gauche
On y trouve des Amérindiens, des bisons, des ours. Ces figures reculent, fuient, disparaissent dans les ténèbres. Le message est limpide : le monde amérindien est présenté comme un passé en train de s’effacer. Gast ne montre aucune violence. Pas de conflit armé, pas de déplacement forcé, pas de traité rompu. Les Amérindiens semblent simplement partir d’eux-mêmes, comme si leur disparition était un phénomène météorologique.
La zone lumineuse à droite
De ce côté, tout avance. Des fermiers labourent, des diligences roulent, des trains à vapeur arrivent. Des villes se construisent au loin. Chaque moyen de transport représente une étape technologique : d’abord le chariot, puis la diligence, puis le chemin de fer. Le progrès technique est mis en scène comme une marche irrésistible.
Ce que Gast choisit de ne pas montrer est aussi parlant que ce qu’il peint. Les guerres indiennes, les expropriations, les traités violés, les épidémies : rien de tout cela n’apparaît. Le tableau fonctionne par omission volontaire.
Destinée manifeste : l’idéologie derrière la commande du tableau
Pour comprendre pourquoi cette image existe, il faut connaître le concept qui la sous-tend. La Destinée manifeste (Manifest Destiny en anglais) désigne la croyance selon laquelle les États-Unis avaient une mission providentielle : étendre leur territoire et leurs institutions d’un océan à l’autre.
Cette idée circulait depuis les années 1840. Quand Gast peint American Progress en 1872, l’essentiel des acquisitions territoriales est déjà achevé. Le dernier grand territoire avait été concédé par le Mexique en 1853. Le tableau ne documente donc pas un événement en cours. Il construit rétrospectivement un récit glorieux de ce qui s’est passé.
C’est une distinction capitale. American Progress est une oeuvre de propagande commandée pour justifier après coup l’expansion coloniale. George Crofutt ne vendait pas de l’art. Il vendait des guides de voyage. Le tableau devait donner envie de partir vers l’Ouest, normaliser l’occupation de ces terres, présenter la colonisation comme un bienfait universel.

Relecture contemporaine d’American Progress : colonialisme et biais visuels
Depuis les années 2010, la façon dont ce tableau est analysé a profondément changé. Plusieurs historiens de la culture visuelle lisent désormais American Progress comme une imagerie de la suprématie blanche et de la violence coloniale, au même titre que certaines affiches d’expositions universelles du XIXe siècle.
Pourquoi ce changement ? Parce que la recherche sur les « settler colonial visualities » (les images produites par les sociétés de colonisation de peuplement) a mis en lumière un mécanisme récurrent : ces images présentent la dépossession comme un processus pacifique et inévitable.
Dans le cadre scolaire américain, le tableau sert aujourd’hui de cas d’étude pour un tout autre exercice. Le programme Teaching with Primary Sources de la Library of Congress propose des grilles de questionnement spécifiques :
- Quelles populations sont représentées, et dans quelle posture (fuite, soumission, absence) ?
- Quels événements historiques documentés (guerres indiennes, déplacements forcés, expropriations) sont absents de l’image ?
- À qui cette image était-elle destinée, et quel comportement devait-elle encourager ?
L’objectif n’est plus de décrire le tableau comme une allégorie du progrès. Il s’agit de comprendre comment une image fabrique un mythe en rendant la violence invisible.
Ce retournement de lecture explique aussi pourquoi American Progress circule activement sur les réseaux sociaux dans les débats sur les monuments et les symboles coloniaux aux États-Unis. L’image n’a jamais été autant diffusée, mais son sens a basculé. Ce qui servait de publicité pour la colonisation fonctionne désormais comme preuve visuelle de ses mécanismes de propagande.
Le petit format du tableau original, à peine plus grand qu’une feuille A3, rappelle une dernière chose. Sa puissance n’a jamais tenu à sa taille mais à sa diffusion en masse par la chromolithographie. C’est l’une des premières images américaines à avoir fonctionné comme un média de masse, bien avant la photographie de presse.

