La société américaine Kannaway s’est engouffrée sur le marché français avec la vente d’huile de cannabis, malgré l’illégalité manifeste de ses produits chez nous. Pendant ce temps, plus de 500 médecins belges ont osé prescrire du cannabis au cours des trois dernières années, et deux patients ont même vu leur traitement remboursé par l’OCMW. L’interdiction du cannabis médical semble de moins en moins raccord avec la réalité. Même l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé l’a bien compris.
Kannaway, basée aux États-Unis, ne se contente pas de commercialiser ses huiles : elle recrute aussi de nouveaux “directeurs de marque”. Depuis novembre, la société démarche sans relâche, notamment via Facebook et des sites de petites annonces.
Les publicités promettent des revenus rapides et élevés. Sur Thuiswerkbaan.be, les gains annoncés oscillent entre 500 et 1 500 euros par mois, voire jusqu’à 100 000 euros par an.
Bart Lenaerts, habitant de Wijnegem, a assisté à l’une de ces réunions et a raconté son expérience à Het Nieuwsblad. D’abord, un intervenant venu d’Angleterre a parlé de ses succès dans ce secteur. Ensuite, ce sont les vendeurs qui ont enchaîné les témoignages, mais aucun patient n’a pris la parole. Tout était axé sur la vente. De plus, ils véhiculent des informations erronées sur leur produit. Leur objectif est évident : s’enrichir sur le dos des personnes malades.
Kannaway a flairé une opportunité : la demande de cannabis médical a explosé. Pieter Geens, responsable du centre d’expertise Vzw MedCan, l’affirme dans De Morgen : plus de 800 patients ont obtenu une ordonnance pour du cannabis médical ces trois dernières années, et 520 médecins flamands l’ont prescrit au moins une fois. La courbe ne cesse de monter.
Pourtant, le cannabis médical reste interdit. Geens rappelle que la liberté thérapeutique existe, mais qu’un médecin ne peut proposer du cannabis qu’en tout dernier recours, lorsque tout le reste a échoué. Si un patient obtient une ordonnance, il doit franchir la frontière pour acheter son médicament dans une pharmacie néerlandaise. Dès le retour en Belgique, il est en infraction.
Geens tempère : “Le parquet ne poursuit pas systématiquement lorsqu’il est question de cannabis médical prescrit. Mais cette situation prouve qu’il faut mettre fin à cette interdiction devenue absurde. Deux patients flamands reçoivent aujourd’hui le remboursement de leur traitement par l’OCMW.”
L’absence de contrôle sur les produits inquiète Geens, fervent défenseur de la légalisation. “Acheter ce type de produit chez Kannaway, c’est prendre des risques. Rien ne garantit la composition réelle de l’huile, ni sa sécurité.”
Pour beaucoup de patients, acheter du cannabis médical signifie basculer dans l’illégalité. Réglementer permettrait d’imposer des normes strictes et de surveiller les producteurs.
La situation pourrait évoluer. L’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (FAGG) prépare de nouvelles directives pour encadrer la fabrication d’huile de cannabis.
Geens a observé de nombreux écueils depuis la création de MedCan en 2014. Il arrive que des consommateurs pensent acheter de l’huile à base de CBD, alors que celle-ci contient en réalité du THC, la substance psychoactive du cannabis. Résultat : des tests positifs aux stupéfiants et une confusion sur le dosage réel de CBD indiqué sur l’étiquette. Cette imprécision complique le traitement des patients.
Ann Eeckhout, porte-parole du FAGG, précise : “Une seule référence est autorisée à ce jour : Sativex, réservé aux personnes atteintes de sclérose en plaques. Pour mettre un complément alimentaire sur le marché, la procédure de santé publique s’impose. Les entreprises qui, comme Kannaway, avancent des allégations santé, doivent constituer un dossier solide pour une reconnaissance comme médicament. Des essais cliniques doivent alors prouver l’innocuité et l’efficacité du produit. Vendre sans reconnaissance officielle comporte des risques.”
Kannaway, de son côté, nie ces accusations. Lia Kortland, porte-parole de l’entreprise, affirme : “Il s’agit de diffamation. Nous ne vendons ni médicament ni complément alimentaire, seulement de l’huile de chanvre. Cela reste parfaitement légal selon notre maison-mère.” Elle ajoute : “Nous ne pratiquons pas de vente pyramidale. Chacun est libre de devenir ambassadeur de la marque. Gagner de l’argent grâce à l’achat de produits par des filleuls, c’est du marketing de réseau classique. Ce mode de fonctionnement est courant aux États-Unis et aux Pays-Bas, mais il reste méconnu ici.”
Entre les promesses commerciales et le flou juridique, le marché du CBD en France avance à tâtons. Pour les patients comme pour les consommateurs, la vigilance s’impose. La légalisation, si elle arrive, pourrait enfin balayer l’incertitude et ouvrir la voie à un accès plus sûr et transparent. Mais pour l’instant, chacun joue encore à quitte ou double.

